Édito du 13 Mai 2021 – Liberté d’expression, présomption d’innocence, … où la morale se substitue-t-elle au droit ?

Publié le 13/05/2021 | Économie et social, Éditos, International

Dans un monde en mutation accélérée, deux piliers de la société sont subrepticement remis en cause ; la liberté d’expression et la présomption d’innocence.

Celles-ci sont attaquées, d’un côté, par la morale dévoyée de la fameuse « cancel culture » ou « culture de l’annulation », venue des États-Unis, qui en arrive à gommer l’histoire. De l’autre, par l’instantanéité des réseaux sociaux, qui prend de court les délais judiciaires.

Une nouvelle situation se crée. C’est la rencontre de deux « tribunaux », chacun avec un temps bien différent. Le premier, « populaire » et immédiat avec les réseaux sociaux, et le deuxième « traditionnel », nécessairement plus long et qui, de fait, apparaît toujours en retard.

Ces deux actions nouvelles remettent en cause deux principes fondateurs de l’État de Droit.

La liberté d’expression[1], sournoisement remise en cause dès lors qu’il existe une parole dominante (morale, pouvoir, etc.). Cette liberté peut certes provoquer des excès – on peut tout dire – mais au risque de contraindre l’autre au silence ! La haine verbale, diffusée et stimulée par le numérique et les réseaux sociaux, imposent une conception de « ce que l’on peut dire » et de « ce qu’il faut taire » ! Situation difficile à combattre qui gagne même les universités.

La présomption d’innocence[2] n’est plus remise en cause par la pression des autorités établies, mais par celle des associations, dont certaines procèdent par intimidation. D’une dénonciation par un tweet ou un post, fondée ou non, il en restera toujours quelque chose ; une empreinte numérique.

Le tort objectif fait à autrui reste quant à lui bien présent, parfois avec des conséquences dramatiques. La justice reste, heureusement, l’ultime recours, mais avec un temps long.

La parole libérée, à juste titre, mais la liberté d’expression se trouve prise en tenaille par deux mouvements opposés. D’un côté la parole sans limite accélérée par les réseaux sociaux et de l’autre une parole empêchée au nom de l’exigence de minorités à ne pas être offensées.[3]

On découvre alors une nouvelle parole dominante qui apporte ses propres limites.

La solution éventuelle réside dans l’équilibre du débat public.

Cet équilibre est, hélas, encore loin d’être trouvé et conduit à construire un contre discours ! 

Le plus paradoxal reste que, du fait de l’instantanéité des réseaux sociaux et du décalage du temps de la justice, l’Etat est conduit à confier à des organismes privés (en l’occurrence les plateformes elles -mêmes) le soin de dissocier le bon grain de l’ivraie. Un autre fondement de l’Etat de Droit s’en trouve ainsi ébranlé.

Mais le pire reste d’empêcher l’autre de répondre et de s’exprimer face à la parole dominante.

Noam Chomsky de prévenir « si l’on ne croit pas à la liberté d’expression pour les gens qu’on méprise, alors on y croit pas du tout ! »

Daniel BOERI


[1] Le droit pour tout personne de pouvoir s’exprimer par tous moyens (déclaration des Droit de l’Homme ONU 1948)

[2] Vise à garantir le droit es personnes mises en cause

[3] Monique Canto-Sperber – « Sauver la liberté d’expression » Albin Michel

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