Publié le 23 février 2020 par Webmaster dans la rubrique Économie et social, Éditos, International, Politique - 34 046 vues

Édito 23 février 2020 – Pénibilité !

Avec le concept de « pénibilité » notre grand voisin a trouvé le mot magique pour s’adonner à son jeu favori ; mélanger « morale et fait ».

En effet, rendez-vous compte, il n’y a personne pour défendre la pénibilité ! Sauf à accuser, l’air de ne pas y toucher, les affreux patrons ! Même les plus bornés la récuserait.

Or, le Code du Travail vise à prévenir et réglementer l’exposition des salariés à la pénibilité. De plus, il existe déjà un « compte personnel de pénibilité », entré en vigueur en juillet 2016, dont le but est, précisément, de permettre aux salariés qui souffriraient de cette dite pénibilité de faire valoir des droits à une retraite anticipée, ou encore de travailler à temps partiel ou de se former !

Toutefois, comme le mélange « eau et électricité », la nouvelle mixture, « morale et fait » imaginée à l’occasion du débat sur les retraites, risque de devenir un remède pire que le mal. 

De fait, cette focalisation « freudienne » sur la pénibilité, tel un acte manqué laisse pourtant croire, involontairement sans doute, que tout serait à faire et que seul un départ anticipé à la retraite serait de nature à la compenser.

J’ose à peine rajouter, « mais dans quel état ? »  

En effet, cette bonne morale conduit au risque paradoxal de « laisser vivre » l’idée que selon laquelle les métiers pénibles pourraient toujours exister puisqu’ils seraient payés par un départ anticipé à la retraite !!

Or jusque-là, la question a toujours été de supprimer ces conditions de travail pénibles et seulement au pire de les compenser !

De quoi s’agit-il ?

Le concept de pénibilité est extrêmement large et est, curieusement, essentiellement perçu comme relatif au monde du travail « industriel ». Sur ce point on ne peut oublier que depuis le 1er juillet 2016, un ensemble de règles concernant 10 facteurs de pénibilité au travail est en vigueur. Par ces textes, la loi est venue accompagner ce que depuis Taylor[1] (1911) les entreprises appliquent selon le principe simple, et semble-t-il oublié lui aussi par certains, « un individu travaille mieux et avec une bonne productivité » quand les conditions de travail sont adéquates » !

Aujourd’hui, si le secteur industriel est concerné,n’est plus, et de loin, le seul ;  le secteur des services pèsent actuellement 77%  des emplois .

Pourtant, chacun de nous a eu l’occasion de dire « il ou elle est pénible, ou encore cette activité est pénible » ! Nous voilà à la rencontre des anciens et des modernes. D’un côté, un phantasme sur la vie dure en atelier à l’ancienne et de l’autre, un oubli des activités contemporaines, liées au stress au sens large ou encore la charge de travail mentale.

Un risque de différence de traitement d’un cas à l’autre ; entre ce qui se voit et ce qui ne se voit pas ! Au risque de ne pas prendre en compte les activités contemporaines relatives, par exemple, au numérique et à l’intelligence artificielle.

On imagine facilement, si j’ose dire, dans le travail, les charges lourdes ou bruyantes ou encore, la pénibilité liée à l’environnement comme le travail de nuit, par exemple ; mais les autres, beaucoup moins ! C’est le principe « pas vu, pas pris » !

Faire une liste exhaustive du travail pénible étant quasiment impossible, certains de l’identifier à travers les branches professionnelles.

Mais que dire du stress ? Que dire de la charge mentale ? etc. Ces aspects, plus masqués mais bien réels, risquent d’être oubliés. Cette manière d’entrevoir « la pénibilité » me semble un magnifique « acte manqué » sur l’autel de la retraite !

Flash-back ;

Un exemple, Il y a bien longtemps, alors que je réorganisai une entreprise de textile d’environ 800 personnes ; les vêtements confectionnés devaient être repassés avant l’expédition aux clients. La chaleur dégagée dans cet atelier avait conduit à doter le personnel de l’atelier « d’une prime de chaleur » pour compenser cette pénibilité.

Soudain, l’entreprise, on voit là l’époque de cet exemple, de s’équiper d’un imposant ordinateur ! Ce dernier avait droit à tous les égards, notamment une pièce spécifique avec air conditionné qui maintenait la température « ad hoc ». Les repasseuses continuaient, elles, à vivre dans la chaleur ! Le travail de l’époque fut de diminuer la chaleur dans l’atelier comme fait pour l’ordinateur !

Taylor, et l’Organisation Scientifique du Travail, dès 1900, expliquait que pour bien travailler avec un niveau de productivité satisfaisant, il fallait réduire au maximum la pénibilité du travail, mieux la supprimer Ce qui était vrai à l’époque il l’est toujours aujourd’hui.

On a bien compris en effet qu’exécuter une tâche au clavier est beaucoup plus confortable que de se saisir une charge de 5 kg, à peu près à la même vitesse pour traiter une question !

Ce n’est qu’après la mise à niveau si j’ose dire de pénibilité que les taylorien mesuraient le travail et donc le niveau de productivité et d’activité nécessaire pour réaliser les tâches.

Le risque du débat actuel est d’envisager un « départ anticipé à la retraite de compensation » et de ne pas traiter la question de la pénibilité au travail au quotidien.

Daniel BOERI


[1] Direction Scientifique des entreprises Dunod


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